Qui es- tu Tanger ? Ou dois- je t'appeler Tanja, à la mode marocaine, du nom de Tingis, la femme d'Antée, le fils de Neptune, ton fondateur selon la légende ? Quel âge as- tu ? Quelques 2000 ans si on se réfère à tes origines berbères puis phéniciennes...
Je te semble curieux, probablement ignorant, mais quand il s'agit de parler de toi, on s'égare souvent : les fantasmes prennent vite le pas sur la réalité, le mythe sur l'histoire...
D'ailleurs, tant qu'à raconter ta vie, tu préfères sans doute qu'on s'attarde à ton "âge d'or" : à ce début du XXème siècle où le Maroc ne t'a pas encore fait totalement sien ; où, parée du titre de "zone internationale", tu t'épanouis, libre, permissive, jouisseuse, raffinée, fastueuse au contact d'un cosmopolitisme tant financier qu'intellectuel.
Souviens- toi des soirées mirifiques de la milliardaire américaine Barbara Hutton ; de Walter Harris, correspondant du Times, dont l'excentrique et somptueuse Villa Joséphine abrite aujourd'hui un luxueux hôtel de charme ; du fortuné Lord Button qui confia à des architectes français la construction du palace El Minzah. Son décor feutré, digne d'un roman d'Agatha Christie, accueille toujours les voyageurs en quête de ton âme... Et nul doute que les plus chanceux d'entre eux, aujourd'hui encore, y croisent les fantômes de Jean Genet, Tennessee Williams, Jane et Paul Bowles... La liste est longue de tes courtisans qui étaient sous ton charme sinon sous ton emprise : "Le nombre est alarmant, ici, des voyageurs qui ont débarqué pour un bref congé ; puis s'y sont établis ; puis, ont laissé passer les années. Car Tanger est une rade, et qui vous enserre ; un lieu à l'abri du temps (...)" constate Truman Capote à ton sujet, envoûté lui aussi.
Sous "cette lumière du bout de l'Afrique" qui t'a valu l'amour d'un Delacroix et d'un Matisse, tes façades où les lignes les plus élégantes de l'art nouveau et du style colonial jouent avec les subtilités de l'héritage mauresque et andalou, retrouvent leur blancheur immaculée. Ton port s'embellit en se donnant des airs de Riviera, en célébrant tes nouvelles épousailles avec ce rival magnifique, Gibraltar, qui t'a bien volé quelques fois la vedette ! Un mythe encore, et un Dieu...
Ta décadence t'a faite immortelle et insatiable : toujours, tu tends la main aux hommes épris de rêve et d'ailleurs ...

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